Jean-Claude Dreyfus est ce qu’on appelle un personnage. L’inoubliable boucher dans Delicatessen est aussi le plus grand collectionneur de cochons au monde et le Monsieur Marie indissociable de l’histoire de la publicité. Surgissant là où on ne l’attend pas, ce grand second rôle du cinéma français a joué avec les plus grands, d’Audiard à Jenet. Depuis ses débuts, il navigue dans ce métier comme une anguille, se faufilant d’un genre à l’autre.
Le voici dans la peau de Marie-Pierre. Depuis que sa mère est morte, Marie-Pierre s’occupe de son père tous les mardis. Elle passe la journée avec lui, fait son ménage, son repassage et surtout l’accompagne faire ses courses au Monoprix. Rien que du très banal, sauf que Marie-Pierre, avant, s’appelait Jean-Pierre. Apparaît donc sur scène, à pas chaloupés sur ses hauts talons, un Jean-Claude Dreyfus fardé, les cheveux en chignon et les gestes coquets sous sa robe à fleurs. Une transformation radicale qui ne pouvait effrayer celui qui, à 20 ans, faisait les beaux jours de La Grande Eugène à Paris, spectacle de cabaret dans lequel Dreyfus jouait une exubérante Erna von Scratch.
« Il y a eu la Grande Eugène mais j’ai aussi joué de nombreuses femmes au cinéma, remarque le comédien. Alors oui, j’ai une certaine expérience du maquillage. J’ai besoin d’un quart d’heure pour me maquiller mais, quand je me prépare dans ma loge, je mets une heure et demie. Parfois, je m’endors et quand je me réveille, je me retrouve autrement devant le miroir, en femme, c’est très agréable. Attention, je suis travesti ici comme je peux l’être ailleurs. Tout rôle est un travestissement. Quand j’ai joué Pretextat Tach dans L’hygiène de l’assassin, j’ai grossi jusqu’à 145 kilos. Dans La Nonna de Roberto Cossi, j’étais censé avoir cent ans et dans Chanteclair de Rostand, j’étais en coq avec une énorme crête sur la tête. Dans Le mardi à Monoprix, avant d’être un travesti, je suis une femme. »
Et c’est vrai qu’on oublie vite le comédien aux épaules carrées et à la voix rauque derrière cette Marie-Pierre bouleversante de délicatesse et de désir d’être aimée « telle quelle ». Pourtant, avouons-le : on nourrit les pires craintes lorsqu’entre en scène le musicien Philippe Thibault, dans un costume de cuir blanc moulant, aux bras de sa contrebasse, et que débarque, dans un décor de podium un peu minable, un Jean-Claude Dreyfus saugrenu avec sa choucroute sur la tête et sa robe de ménagère plan-plan.
Une esthétique extravagante bientôt balayée par le jeu tout en mesure, du comédien. Qu’il joue Marie-Pierre, son père, la voisine, la caissière ou le vigile du Monoprix, la parole coule en toute simplicité, avec ici et là, une fantaisie dans le geste, une folie dans le regard. On est pris dans le récit de cette femme qui a eu le courage de revenir chez ses parents transformée, telle qu’elle s’est toujours sentie à l’intérieur. Mais qui doit, chaque mardi, affronter les regards et les rictus de ces gens qui l’ont connue enfant, et encaisser la colère et la méchanceté de ce père qui n’a jamais compris son choix. Elle endure tout avec une fierté bouleversante, tentant, jusqu’à cette fin brutale, de faire la paix avec lui. « L’important dans la pièce, ce n’est pas que je sois un transsexuel, mais c’est le conflit familial et la violence qui entoure l’exclusion de ceux qui font des choix différents. Quand un enfant décide de devenir acteur ou musicien et qu’on lui demande s’il ne veut pas faire un vrai métier, on n’est pas loin de tout cela. »
Le comédien a travaillé quatre mois avec un répétiteur pour maîtriser ce texte accidenté et déroutant d’Emmanuel Darley. Dans la mise en scène de Michel Didym, l’acteur navigue entre un humour léger, dans les grimaces du père, et une élégance plus touchante que maniérée. « J’aurais pu jouer Marie-Pierre pieds nus mais j’ai voulu avoir des talons hauts car, ainsi, je me sens légère sur scène. J’ai vu Didier Bourdon dans La Cage aux folles récemment et je trouve qu’il marche comme un charretier. Moi, j’ai voulu donner à Marie-Pierre toute la sensibilité d’une femme. » Un rôle troublant, comme toujours.
Envoyée spéciale à Paris, Catherine Makereel, 12/12/09.
"Le Mardi à Monoprix" bouleverse sans pathos, émeut sans fioritures, fait sourire sans excès et avec justesse. Du grand théâtre, tout en délicatesse.
Perchée sur ses talons hauts, Marie-Pierre marche gracieusement. Elle se rend à Monoprix avec son père, comme tous les mardis. Sur le chemin, les passants les dévisagent, au magasin, les caissiers les regardent de travers, Marie-Pierre est gênée et troublée car on ne la regarde pas seulement pour sa beauté : son père ne cesse de lui reprocher son "accoutrement" et de l’humilier de sa grosse voix. Il voit toujours en elle le petit garçon qu’il a été.
Ce texte sensible d’Emmanuel Darley évoquant l’exclusion, la transsexualité et le conflit intergénérationnel avec intelligence est mis en scène par Michel Didym (dont on avait admiré "Le jour se lève, Léopold" de Serge Valletti et qui prendra, dès le 1er janvier 2010, la direction de la Manufacture, le Centre dramatique national de Nancy) dans un espace d’une blancheur éclatante où se distinguent la robe à fleurs de Jean-Claude Dreyfus et les lumières subtiles d’Olivier Irthum. Même Philippe Thibaut qui accompagne la voix du comédien de sa contrebasse avec connivence et discrétion est vêtu de blanc.
Dans cet univers immaculé, Jean-Claude Dreyfus interprète magnifiquement Marie-Pierre, tout en retenue et sensibilité. Ce n’est pas la première fois qu’il se travestit et pourtant, ici, tout est différent, il fait preuve d’une telle empathie pour son personnage qu’à aucun moment on ne distingue l’acteur derrière la femme. Sa maîtrise du texte et de ses nuances lui permet de parfaire la gestuelle jusqu’au moindre détail.
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Camille Perotti, le 15/12/09.
Dans sa loge, quelques minutes après la fin de la représentation du "Mardi à Monoprix" d’Emmanuel Darley au Théâtre Ouvert, à Paris, Jean-Claude Dreyfus est méconnaissable. Marie-Pierre, la femme douce et gracieuse qu’il interprétait quelques instants auparavant a laissé la place à Jean-Claude, pantalon, chemise ouverte, qui explique d’une voix grave entre deux bouffées de petit cigare : "Je commence toujours par les ongles puis je sculpte mon visage, je joue avec moi. A l’époque de la Grande Eugène, c’était différent, j’étais jeune. Aujourd’hui, j’ai l’air d’un vieux monsieur, alors je n’essaie pas d’être plus jeune mais de paraître vraiment femme. J’ai acheté une perruque qui a la couleur de mes cheveux, je mélange les deux et voilà. Le maquillage et la coiffure, j’ai toujours fait ça tout seul, je sais à quoi je ressemble et je sais comment sculpter mon visage même s’il se transforme avec la peau qui tombe, etc."
Dans son monologue, Marie-Pierre raconte ces mardis où elle rend visite à son père pour lui faire son ménage, son repassage et ses courses le matin, à Monoprix. Mis en scène avec sobriété par Michel Didym, Jean-Claude Dreyfus donne voix également au père bourru qui persiste à appeler Marie-Pierre par son prénom de naissance, Jean-Pierre. "Depuis la Grande Eugène, j’ai joué beaucoup de travestis. À chaque fois c’est une forme de maquillage, dans le théâtre, il n’y a que du déguisement. Je travaille de la même manière pour n’importe quel personnage. J’ai été vers ce qui me semble être la chose la plus simple que je pouvais raconter, j’ai construit ce personnage à partir de moi-même, ce que j’ai dans le corps, le cœur, la tête ; le reste suit. Je suis une femme, pas un travesti."
"Le Mardi à Monoprix" est le résultat d’un travail de longue haleine. Une première lecture a eu lieu il y a deux ans, puis Michel Didym a effectué une mise en espace et, enfin, les répétitions ont commencé de manière intensive.
"Le plus difficile, confie Jean-Claude Dreyfus, c’est d’apprendre le texte J’ai travaillé pendant quatre mois avec un répétiteur. Parfois, j’ajoute des petites choses mais toujours dans l’esprit de l’auteur. Si je me trompe et que je dis les choses à l’envers, j’essaie de faire en sorte que cela ressemble à du Emmanuel Darley." La relation du comédien avec le metteur en scène est constructive, Michel Didym étant lui-même acteur. En somme, "le metteur en scène apporte son décor, son univers, la musique, son unité au spectacle. On travaille ensemble, il regarde et dit ce qu’il en pense, moi je fais oui, je fais non, je fais peut-être. Parfois, il vient voir une représentation et me laisse des notes, je dis toujours oui car il a toujours raison. Alors je réponds que je vais y penser. Nous nous entendons très bien, nous allons dans le même sens."
Ce n’est pas seulement le regard condescendant plein d’animosité que portent les gens sur une personne transsexuelle qui a le plus touché le comédien, c’est aussi le conflit familial, les problèmes d’incompréhension entre générations. "C’est la même chose quand quelqu’un annonce à ses parents qu’il veut devenir artiste. La famille ne comprend pas et finit toujours par demander quel vrai métier il exercera pour gagner sa vie. C’est la même forme de violence. Quant à l’exclusion, que ce soit par l’attitude des gens dans la rue ou par le regard des caissiers chez Monoprix, c’est intolérable."
Si la démarche peut paraître osée pour nombre de comédiens, jouer un transsexuel n’est pas plus risqué ou délicat que n’importe quel autre personnage pour Jean-Claude Dreyfus. "Plus ça va plus je suis sobre. Quand j’ai joué dans L’Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb, après un mois et demi de représentations j’étais tellement simple, gentil, que c’en était plus monstrueux. Avec Marie-Pierre, plus je joue, mieux je maîtrise le texte et mieux je suis à l’aise avec le jeu. Aujourd’hui, ce n’était pas comme hier. Quand je change de robe aussi, je suis très différente. Ce soir, par exemple, j’ai porté la robe rouge parce que la violette n’était pas repassée, Marie-Pierre en robe rouge n’est pas Marie-Pierre en robe violette. J’ai déjà pensé à la jouer pieds nus aussi, mais j’aime marcher sur les talons. Même si j’ai mal partout, je marche bien, je suis légère."
Tout le monde n’aime pas porter des talons "Bien sûr, j’ai une sensibilité particulière pour le travestissement. Ce n’est pas la première fois que je suis femme sur scène. Je ne veux pas montrer dans la pièce que je suis un homme, je suis une femme avec sa sensibilité, sa beauté. Pour Marie-Pierre, j’apporte l’intérieur de moi-même, je suis comme elle, et telle quelle depuis toujours au fond de moi. Je prends toute la journée pour entrer dans ce rôle. Je fais un peu de chemin et puis, après quelque temps, je suis Marie-Pierre, je ne suis plus Jean-Claude Dreyfus."
Il paraît même qu’à l’issue d’une représentation, un spectateur aurait confié au directeur du théâtre : "Cette pièce m’a vraiment bouleversé et la comédienne est formidable." "Il a oublié que j’étais un homme, conclut Jean-Claude Dreyfus. Cela m’a ému."
Envoyée spéciale à Paris, Camille Perotti, le15/12/09.
Le Théâtre Varia, Centre dramatique à Bruxelles est soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Loterie Nationale.