En tant que spectateurs, vous aimez un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout nos spectacles? Donnez-nous votre avis.
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Deux collectifs inclassables s'associent pour explorer la crise. Ils livrent un spectacle où le rire engendre de multiples questionnements. Avec en prime, un univers visuel aussi original qu'édifiant.
Dans Capital confiance, il y a «confiance» et «Capital». Avec ce titre, Transquinquennal et le Groupe Toc nous plongent dans la complexité de tout discours essayant d'aborder la question de «la Crise».
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Ils ont (...) construit un spectacle étonnant qui, dès l'entame, établit un dialogue direct avec le public. Sur un plateau où sont alignés neuf de ces sacs noirs dans lesquels on enferme les cadavres, Hervé Piron s'adresse aux spectateurs. «Vous êtes un bon public» ne cesse-t-il de nous répéter avant de décrire un par un tous les types de spectateurs susceptibles d'être dans la salle. Une analyse hilarante qui fait parfois rire jaune et se rapproche de ces belles paroles par lesquelles on brosse ses clients dans le sens du poil. «Vous êtes la demande… et nous, l'offre» sourit d'ailleurs notre bonimenteur.
À la suite de cette entrée en matière, une série de scènes étonnantes vont se succéder. On découvre notamment une litanie des manières, de plus en plus délirantes, d'en finir avec la vie et une liste de conseils pour sortir de la crise, livrée par un pingouin. Une des multiples images fortes d'un spectacle où la force du visuel vient constamment soutenir le propos avec ces hommes en combinaison sadomaso épurée rendant corps et visages anonymes, ces personnages à têtes énormes et virtuelles ou encore ces morts-vivants aux allures d'anciens traders venant servir la soupe au public…
Un des scènes les plus fortes est celle où Stéphane Olivier fait son mea culpa, expliquant que lui et tous les autres obèses sont responsables de la crise. Rire et gène se mélangent devant cette autoflagellation qui pourrait être effectuée par un fumeur, un retraité, un quadragénaire, un cardiaque, un amateur de cyclisme ou n'importe quelle autre catégorie de la population. Sa confession se termine d'ailleurs par une série de ces lieux communs navrants que l'on entend régulièrement pour justifier le racisme, la haine des chômeurs ou le mépris pour les homosexuels, ici appliqués aux obèses.
Tous responsables
D'autres scènes très fortes émaillent la dernière partie du spectacle. Nous ne les avons pas vues. Au milieu de la soirée, on installe sur scène un gros bouton-poussoir rouge surmonté d'un panneau indiquant : «Pour arrêter le spectacle, venez appuyer ici». Chose rare, un spectateur se leva une quinzaine de minutes plus tard et appuya sur le bouton. Aussitôt, les comédiens stoppèrent toute action, vinrent saluer puis disparurent.
Gag ? Gadget ? Loin de là. «Capital confiance» parle aussi de la responsabilité de chacun. Le spectateur qui prit celle d'arrêter le spectacle ce soir-là ne pensait pas que la chose irait aussi loin. Malgré les nombreux rappels, l'équipe tint bon et alla jusqu'au bout de sa logique. C'est au bar que comédiens et public poursuivirent la soirée en de longues discussions sur ce choix radical frustrant toute une salle par la décision d'un seul. Comme démonstration de la portée de nos actes, on pouvait difficilement mieux faire.
Jean-Marie Wynants, 01/03/2010.
“Parler de la crise ? Maintenant ? Peut-on avoir confiance en cette proposition ?” Transquinquennal et Toc à la barre.
Privilégier la multiplicité des sens, voire aborder le sens non comme un préalable à la scène mais comme étant produit par la scène : les deux collectifs bruxellois associés pour créer "Capital confiance" au Varia partagent au bas mot ce refus du sens unique. Même si leur projet s’est abondamment nourri de pensées, discours, réflexions de spécialistes lors d’une série de "Levées de fonds".
En toile de fond : la crise, celle dont tout le monde parle depuis l’automne 2008. Et toutes les autres, économiques bien sûr, pétrolière, intime, ou même de foie, pourquoi pas ? Un moment à passer. De même qu’on va en passer un, ce soir-là, au théâtre. Où "se divertir et réfléchir" comme le souligne non sans ironie l’introduction d’Hervé Piron. Avec ses camarades du Groupe Toc - Marie Henry, Raphaël Noël, Anne Thuot, Mélanie Zucconi - et leurs comparses de Transquinquennal - Bernard Breuse, Miguel Decleire, Stéphane Olivier - s’engage une suite d’instants, d’installations, de performances, de tableaux. De la litanie des x moyens de mettre fin à ses jours au jaillissement d’un gisement de pétrole, de la liste des moyens tous azimuts de lutter contre la crise (consommer plus ! dépenser moins ! taxer les talonnettes pour hommes ! ) par un pingouin enthousiaste à la distribution au public d’une soupe populaire par une clique chic de morts-vivants, du mea culpa de l’obèse avouant tous ses torts à la projection d’images et de mots clamant combien la vie est belle, de la séance de thérapie par le rire aux fascinantes têtes géantes des acteurs, des sacs de morgue alignés sur le plateau aux corps revêtus de zentaï, ces combinaisons intégrales couvrant jusqu’au visage.
Saluons ici le travail scénographique, plastique de Marie Szersnovicz (déjà partie prenante de "Coalition", créé en 2009 par Transquinquennal et Tristero), en dialogue puissant avec l’écriture, la mise en scène, la dramaturgie, l’interprétation d’individus attachés à la composition d’un tout en même temps que soucieux du "je", réunis par une démarche à la fois cohérente et plurielle.
La surprise, la mort, l’ambiguïté habitent "Capital confiance". Une foule d’interrogations le traversent, pas forcément formulées, qu’on attrape au vol, à son gré. Entre deux éclats de rire
Marie Baudet, le 25/02/2010
TOC et Transquinquennal s’associent dans «Capital Confiance», pour voir comment sortir la crise de son étrangeté économique.
La crise est sur toutes les lèvres depuis 2009. Chaque jour, la télé ou les journaux nous assènent que demain sera pire. Pourtant, personne ne semble maîtriser complètement les ficelles de ce cataclysme. Deux collectifs, Transquinquennal et le Groupe TOC se proposent de plonger dans ce vaste champ avec, comme principal vecteur de recherche, le thème de la confiance. «Quand on écoute les discours sur la crise, qu’ils soient de gauche, de droite, politiques ou économiques, dans un registre populaire ou élitiste, on se rend compte que le mot “ confiance” revient plus que les autres, analyse Stéphane Olivier, membre de Transquinquennal. C’est étonnant, on s’attendrait plutôt à un vocabulaire de l’ordre du traumatisme, de l’accident. Mais en creusant le sujet, on s’aperçoit que la confiance est la clé de voûte du système.»
Un constat qu’appuie Christian Arnsperger, docteur en sciences économiques et professeur à l’UCL : «Quand on parle de crise de confiance aujourd’hui, on insinue souvent qu’il faut retrouver la confiance en relançant la consommation et les investissements, en retrouvant la croissance et l’opulence. Pourtant, lors de mes recherches, j’ai découvert que toutes les trajectoires occidentales d’augmentation de la croissance sont en fait dues à un manque de confiance justement. On manque de confiance dans l’existence, dans le moment présent et c’est pourquoi on a créé le capitalisme, projet collectif basé sur l’idée que notre existence ne vaut que dans l’avenir. Le capitalisme fait de nous des êtres de projets, éclipsant la capacité, caractéristique de nombreuses cultures dites primitives, de vivre dans l’instant. Cette confiance dans l’existence, nous l’avons perdue en optant pour toutes sortes de béquilles matérielles, fondement du capitalisme.»
Ces germes de réflexion, comme d’autres, ne se retrouveront pas forcément dans la création de Capital Confiance mais forment une sorte de compost sur lequel bâtir le spectacle.
«Le même déni de la fiction»
Depuis plusieurs mois, les deux équipes ont organisé, en guise de «business plan», six levées de fonds, à savoir une série de conférences avec des experts (économistes, philosophes, commerçants, travailleurs sociaux, historiens) suivies de pistes de travail en collaboration avec des artistes associés (plasticiens, vidéastes, chorégraphes, etc.). «On est neuf sur cette création, mais pour les levées de fond, on n’était volontairement jamais au complet pour éviter de commencer à construire le spectacle pendant ce processus de réflexion», précise Marie Henry, auteure attitrée du Groupe TOC.
La confiance est depuis longtemps au cœur de la démarche de Transquinquennal (...). Le rapprochement avec le Groupe TOC (...) s’imposait, ne serait-ce que par leur goût commun d’un théâtre qui réinvente les formes du spectacle vivant, un théâtre ludique basé sur le travail collectif. «Nous fonctionnons avec le même déni de la fiction, ce qui, quand on touche à la crise est intéressant : le monde capitaliste n’a-t-il pas construit une fiction qui ne serait pas plus étayée qu’une série américaine ou qu’une pièce de Feydeau ?», sourit Stéphane Olivier.
(...) Un spectacle comique surtout, loin des discours anxiogènes ambiants, où tout est abordé, mais de manière plus spectaculaire qu’intellectuelle. Dans une forme imprévisible, spécialité des deux maisons.
Catherine Makereel, le 17/02/2010.
Transquinquennal et le Groupe Toc se penchent, pour une création commune, au Varia, sur le brûlant sujet de la crise. Avant-propos.
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Une dizaine de jours avant la première, ils sont tous là, au Varia, à parler, discuter, s’interroger sans relâche. Bernard Breuse (Transquinquennal) et Anne Thuot (Toc) s’extraient un moment de l’ensemble (Miguel Decleire, Marie Henry, Raphaël Noël, Stéphane Olivier, Hervé Piron, Mélanie Zucconi) pour nous parler de ce spectacle à venir, de sa genèse, des innombrables questions qu’il aborde. Autour d’un sujet sur toutes les lèvres et dans tous les esprits depuis plusieurs mois. Depuis toujours, à vrai dire. Car les crises sont cycliques, l’une chassant l’autre. Il existe, précisent d’abord nos interlocuteurs, "une querelle idéologique entre réalisme et utopie. Or, quelqu’un a dit : il faut faire les choses avant de pouvoir les rêver". Ainsi, sur ce qui est moins un sujet qu’un objet, se pose la question des choix de chacun : "C’est très concret !", souligne Anne Thuot. "On répond à notre propre malaise, poursuit Bernard Breuse. C’est fondamental. Sur la grande question, c’est encore autre chose, on peut laisser les économistes s’affronter. Ce qui nous importe, c’est de répondre à notre propre question, chacun, et qu’elle rencontre la question de quelqu’un d’autre".
Selon certains observateurs, en temps de crise, les gens vont plus au cinéma, au théâtre, par une espèce de besoin de fiction, d’histoires, et probablement aussi de compensation, de délassement. La création des deux collectifs réunis serait-elle opportuniste ? La réponse est oui. "On a une volonté d’opportunisme : en phase avec ce qui se passe - mais c’est difficile, comment savoir ce qui se passe vraiment ? On peut traiter d’un sentiment qu’on a, affiner, voir les contenus qu’il y a derrière, arriver à formuler ces sentiments. Or, le langage est devenu une telle arme de communication Être le plus honnête possible", résume Bernard Breuse. Il s’agit, précise Anne Thuot, de "dire les choses comme on les ressent, nous. Même pas établir un point de vue, mais mieux formuler notre rapport à ce qui est devenu une grosse machine et semble nous dépasser. Dire "je", c’est se rendre compte aussi combien ça nous échappe".
Car, rappelle son comparse, "l’économie est une organisation humaine, pas une bête féroce ou une machine ultra-sophistiquée qu’on essaie de nous faire croire extérieure à nous. Or, la question est bien de savoir si, oui ou non, on peut intervenir sur le cours des choses. L’opacité, la complexité apparente du système, est faite pour cacher. L’idée de compétence et d’efficacité a ses travers. Faire confiance : on est bien obligé. Tous les quatre ans, on a la possibilité de dire que non, on n’a pas confiance".
Avant d’entrer dans sa phase finale et de devenir un spectacle, "Capital Confiance" a premièrement consisté en une somme de rencontres, avec des spécialistes : économistes, historien, banquier, commerçant Là où certains - orthodoxes - proposent de la crise des lectures idéologiques, d’autres sont plus pragmatiques. Nos interlocuteurs ont été marqués en particulier par Bernard Lietaer, économiste, professeur à Berkeley, architecte monétaire, ancien directeur de la Banque centrale de Belgique, et qui "propose des solutions techniques, pratiques". "C’est le seul, ajoute Anne Thuot, qui change de paradigme, change sa caméra de place; il va chercher loin, il ouvre le jeu. Et pose de vraies questions de société. L’économie n’est plus ailleurs mais dedans". Reste, pour les artistes à l’œuvre désormais, à "éviter d’être moralisateurs à trois francs : comment ne pas se positionner dans un discours militant".
Le fonctionnement en collectif a ses particularités, différentes de l’un à l’autre. (...) "La rencontre des deux groupes, sourit Bernard Breuse, a apporté une sorte de plus-value. Transquinquennal a un mode de fonctionnement plus conceptuel, mental. Toc fonctionne de manière plus pratique." De même, les individus qui les composent ont tous des sensibilités et des intérêts très divers. Ainsi, les entretiens et rencontres menés pendant plusieurs mois ont-ils abordé des visages multiples de ce qu’on appelle crise, de la finance à la psychologie. "Comme si cette crise économique s’était mise en phase avec d’autres. Comme si les oreillons avaient fait ressortir la rougeole. Notre réponse personnelle, à nous, est de fabriquer un spectacle." Cependant, s’ils ont constaté dans les étapes préparatoires une grande demande de sens de la part du public, "vouloir justifier la crise n’est-il pas justement absurde ? On demande aux artistes de parler du monde, de donner un point de vue - que le politique n’a plus. L’artiste est ainsi écrasé sous la charge de devoir tenir un discours idéologique, de créer du lien social, alors que celui-ci doit être généré ailleurs, avant".
Et voilà portée au-devant de la scène toute la question du changement : que changer, qui changer, comment ? Une interrogation certes sociale, mais aussi intime. "Si j’essayais de penser hors de ma culpabilité ?" Anne Thuot reconnaît : "Travailler sur la crise m’a beaucoup aidée. Regarder un peu mieux; se regarder autrement entre nous; amener les spectateurs peut-être à adopter un regard différent. Par exemple, nous avons rencontré un psychanalyste qui se penche sur la crise du langage, entre autres. La crise n’est pas forcément à évacuer, mais à passer. Il ne faut pas nécessairement coller du ciment pour que ça tienne, parfois, il faut que ça pète."
Une dizaine de jours avant la première, "on est toujours dans l’élaboration. J’ai appris le processus classique, répéter une scène, puis une autre, avancer; on ne fait pas du tout comme ça, rigole Bernard Breuse. Après, il faut oser y aller, c’est notre métier. C’est peut-être le plus compliqué ".
Marie Baudet, le 17/02/2010.
Le Théâtre Varia, Centre dramatique à Bruxelles est soutenu par la Communauté française Wallonie-Bruxelles et la Loterie Nationale.