En cinq minutes, tout est dit. La peur de la mort, de la séparation et de la rupture sont évoquées en bloc et vont ensuite être reprises dans d'infinies variations durant deux heures et par la bouche de seize personnages, des malades vivant dans un sanatorium construit sur les hauteurs de Tokyo, et leurs parents, amis ou amants venus leur rendre visite - pour rompre ou pour essayer de les sortir de cette poche de néant temporel où ils sombrent tous. Une galerie de personnages saisis dans un lieu aussi neutre et fonctionnel que chargé d'attentes, de désirs et d'angoisses: un salon d'accueil de couleurs vives, où le vert acidulé des végétaux alentour s'insinue régulièrement sous la forme de plantes en pot que transportent le docteur et l'infirmière en traversant le plateau de façon sibylline - c'est-à-dire sans un mot d'explication mais de façon récurrente.
Oriza Hirata dit s'être inspiré de La Montagne magique de Thomas Mann et de Le Vent se lève de Tatsuo Hori, mais à cette double source s'en ajoute une troisième. On croirait écouter du Tchekhov, avec ce timbre si particulier que prodigue l'ennui soulevé par le désir ou la crainte de s'y abandonner. Mais en langue japonaise et joué par une troupe d'acteurs jeunes, très jeunes, et très talentueux.
Autant dire un choc, mais un choc d'une douceur et d'une délicatesse incroyables, pour dire la déliquescence des sentiments, la perte et l'abandon, la maladie et la solitude.(…).
In Les lnrockuptibles n° 570 – 31/10/2006
Dans le salon où les malades reçoivent amis ou amants, en attendant de guérir, ou de mourir, c’est surtout la vie qu’évoque une somptueuse scénographie entre propreté clinique et sérénité zen. C’est la sève au dehors, les fritillaires en fleurs, et la nature qui bourgeonne que suggèrent des panneaux de photographies végétales, d’un vert flamboyant, contrastant avec ces vies paralysées qui tuent le temps, le suspendent presque.
Coupés du vacarme du monde, seize personnages – patients, visiteurs, infirmières ou docteurs – se croisent, se taquinent, s’abreuvent de jus d’orange et parlent de la vie là-bas, en bas. Mais sous les platitudes, le chagrin se retient. Derrière les courbettes polies, la peur se faufile, peur de l’avenir, de l’amour, de la mort. D’un jeu d’une délicatesse folle, plus feutré que le bruit de leurs pantoufles sur le sol aseptisé, les comédiens de Hirata captent discrètement mais avec un naturel confondant les tâtonnements des personnages. La légendaire pudeur nippone exprime ici l’indicible dans les interstices de gestes infimes.
Bien sûr, il faut un peu de temps pour s’accorder avec le rythme des conversations entremêlées, suivre les surtitres devient même sportif par endroits, mais on finit par s’abandonner à cette petite musique que n’aurait pas reniée Tchékhov, languide, gracieuse et contemplative. Elévation garantie.
In Le Soir, le 13/03/08
Le réel, sa représentation, le chaos du monde, la limpidité du langage ou des images, la répétition : les questionnements du Japonais Oriza Hirata fondent sans les confondre le théâtre et la vie, des rapports avec autrui à la perception de nos sociétés.
Le mal qu'on traite dans cet établissement ne sera jamais nommé, la gravité que l'on suppose jamais soulignée. Hirata semble spécialiste de la surface des choses, qui chez lui n'exclut pas la profondeur, car les failles dans ces discours multiples, apparemment lisses, anodins, quotidiens, laissent s'engouffrer l'imagination du spectateur. Et les sujets que frôle la pièce - vie, mort, désir, amour, jalousie, renoncement, art, rupture, peur, folie, liberté, enfermement - infusent doucement dans ce théâtre d'atmosphère.
On s'y laisse glisser, s'en laisse envelopper, à la faveur de la langue originale, cette musique, même si le recours aux surtitres prive le jeu - d'une extrême finesse dans ses détails infimes - de l'attention qu'assurément il mérite. Reste, et c'est beaucoup, ce doux mystère du quotidien.
In La Libre Belgique, le 13/03/08
Le Théâtre Varia, Centre dramatique à Bruxelles est soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Loterie Nationale.