En deux parties comme les hémisphères cérébraux, la création d'Utopia II s'annonce au Varia. "Si demain vous déplaît" : la parole à Armel Roussel.
Quand nous le rencontrons, c’est la pause de midi entre deux répétitions au Varia. Et Armel Roussel avoue rencontrer une impasse sur vingt minutes du spectacle. Mais il reste quinze jours avant la première, et les comédiens cherchent. Ils sont onze : des habitués d’Utopia II, et notamment dee "Pop" (Karim Barras, Yoann Blanc, Sofie Kokaj, Nicolas Luçon, Florence Minder, Vincent Minne), des "petits nouveaux" (David Murgia, issu du Conservatoire de Liège, et Lucie Debay, de l’Insas - deux écoles où enseigne Armel Roussel) et ceux avec qui le metteur en scène n’avait pas encore travaillé : la comédienne Mathilde Lefèvre, la danseuse performeuse Uiko Watanabe, ou Pascal Merighi, membre de la troupe de Pina Bausch.
‘’Oui, il y aura "un peu de danse" dans "Si demain vous déplaît". "Je choisis toujours avant tout des personnes qui m’intéressent sur scène et dans la vie, souligne Armel Roussel. J’ai toujours été intéressé par le travail avec des gens dont le corps est une réponse peut-être même plus évidente que la parole. Ce sont des énergies singulières, d’autres univers, c’est toujours un apport."
Si les acteurs portent leur propre prénom dans cette création, "ils endossent des rôles, des figures, dix destins croisés, autour d’un ado, que j’ai appelé l’adoré/volté, poseur de question et observateur d’un mini-monde". Construit, comme un cerveau, en deux hémisphères.
"La première partie est une forme d’observation du réel, un peu décalé, avec tout ce que ça comporte d’empêchement, tout ce sur quoi on bute, d’un point de vue politique, social, amoureux C’est à la fois un cadre et une entrave", explique le metteur en scène. Également auteur du spectacle - avec des interventions des acteurs mais aussi des emprunts à Philip K. Dick, à Jean-Luc Godard et d’autres -, Armel Roussel poursuit : "On passe (je ne dirai pas comment) dans une seconde partie, un espace plus créatif, le lieu d’une libération - qu’on peut lire comme la mort, qu’on peut appeler l’île du jamais-jamais, l’espace des utopies, qui s’articule autour d’un vœu, d’un avènement humain."
Ce spectacle, que son créateur qualifie de "très particulier", ne ressemblant à rien de connu, de "grosse prise de risque", de "plus doux que j’aurai jamais fait, mais aussi d’une certaine âpreté", ce spectacle donc serait le reflet d’une recherche : "comme un concentré de vie dans lequel il soit possible de se reconnaître, tout en étant dans le décalage de la réalité".
Plutôt qu’un récit, il s’agirait d’une fable dont les personnages sont tous porteurs de questions. "Je suis athée mais très intéressé par le fait de savoir pourquoi certains hommes ont besoin de croire", poursuit Armel Roussel, pour qui "Si demain vous déplaît" "n’est pas une projection sur le futur mais une interrogation de nous, ensemble, aujourd’hui". D’où le confinement, qui fait partie de sa dramaturgie. S’il préfère ne rien révéler de la scénographie (dont il est également l’auteur), le metteur en scène explique avoir établi "plein de règles de départ : rien ne devait partir de la nudité ; rien ne devait être volontaire, on a enlevé toute volonté de faire rire, de provoquer, d’émouvoir. J’ai cherché à aller à l’essentiel, sans un gramme de cynisme, en demandant aux acteurs d’ôter tout système de protection." Voilà comment est en train de naître, en deux volets, ce spectacle successivement "comédie silencieuse" et "tragédie musicale".
Marie Baudet, mis en ligne le 06/05/09
Même s’il inspire son titre de Philip K.Dick, auteur de science-fiction, Armel Roussel ne nous propose pas une vision de demain mais décortique aujourd’hui et la place laissée aux utopies avec dix comédiens pour porter un regard sur le monde dans une mise en scène polymorphe et maitrisée.
Sur le plateau, ils sont là. Ils nous attendent. Ils sont encore comédiens, déjà un peu personnages. Un adolescent plein de questions, une femme qui n’accepte pas d’être aimée, un écologiste convaincu, une scientifique qui a une explication pour tout...plus qu’un panel de types humains, c’est autant de sources diverses de questionnement que met en mouvement «Si demain vous déplaît». Mais si les dix comédiens campent différents personnages-figures, ils garderont leur prénom car c’est du monde d’aujourd’hui qu’il est question même si c’est le chemin vers demain qui est interrogé. Enfermés, cernés par un mur de briques blanches – scénographie inventive signée par le metteur en scène – ces hommes et ces femmes déambulent dans ce microcosme figurant notre société.
La première partie s’ouvre sur la parole de l’adolescent interrogeant nos mythologies contemporaines - qu’est-ce que le capitalisme ? le communisme ? l’anarchisme ? - et se veut l’analyse de notre monde actuel. Mais à l’heure où il est de bon ton de brasser les thèmes du développement, de l’écologie, ou encore de notre modernité qui se précipite droit dans le mur, Armel Roussel arrive avec brio à traiter ces sujets essentiels sans tomber dans un moralisme cliché ni proposer de solutions à l’emporte-pièce.
Le texte – lui aussi d’Armel Roussel et nourri de nombreuses lectures – évite ainsi les facilités et sa forme fragmentaire permet d’aborder les thèmes chers à l’artiste – la recherche du bonheur, la beauté, les utopies – et ses questions sur notre monde de manière décalée.
Mêlant diverses formes d’expressions, la seconde partie de la pièce se voudra plus chaotique, peut-être parce que, quand tout est à reconstruire, les possibles deviennent infinis. Proposée comme de l’art brut, des utopies à l’état sauvage, elle apporte un pendant intéressant mais, en traînant en longueur certains passages, elle n’évite pas quelques écueils du théâtre contemporain.
«Si demain vous déplaît» participe d’un théâtre qui se politise tout en restant à sa place et nous ouvre à la réflexion sans lourdeur grâce à un texte tantôt drôle, tantôt prenant, à une mise en scène très rythmée, sans oublier la création sonore sans égale de Brice Cannavo.
Emmanuelle Lê Thanh, mis en ligne le 10/05/09.
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ça frétille et ça pétille, ça donne de vivifiantes piqûres de rappel, ça envoie de la vie dans la figure des présents, ça chasse la morosité sans effacer la noirceur. Et sans oublier l’humour.
Après l’ordre questionneur de la première partie, dans un décor de murs lisses et blancs, survient, comme l’hémisphère opposé, un second volet plus foutraque, riche en mouvements d’ensemble, peuplé d’individualités, de personnalités fortes et singulières, habité d’une anarchie créative joyeuse.
Il y a une volonté poétique et un propos philosophique dans le texte d’Armel Roussel, qui avant tout questionne nos obstacles, nos croyances, nos frustrations, nos illusions, nos espoirs. Il y a de la fantaisie mais aussi de la rigueur dans sa mise en scène duale (et, après la relative retenue du début, un côté Demy-Legrand ensuite). Quant à la scénographie, qu’il signe aussi, d’une apparente simplicité, elle se révèle rudement efficace - presque le douzième personnage de cette création généreuse.
Marie Baudet, mis en ligne le 12/05/09
Qui a dit que nous vivions la fin des utopies ? Armel Roussel nous fait désirer l'avenir. Enflammé, insurgé, poétique, son spectacle est totalement jouissif. formidable leçon pour tous les grincheux défaitistes.
Pour sentir l’air du temps, il faut observer ce que le théâtre a dans le ventre. Il souffle actuellement sur les scènes une brise d’optimisme, et surtout une envie d’en démordre avec la vie, de rêver la société.
Repères
Parce que le théâtre ramène dans ses filets ce que la marée de l'actualité dépose sur la rive du temps, «Si demain vous déplaît» déverse sur la scène du Varia un concentré de notre époque déboussolée, avec tout ce qu'elle compte d'impuissance, mais aussi d'envies, d'utopies. L'auteur et metteur en scène Armel Roussel y délaisse la provocation de ses derniers spectacles (Pop ?, Fucking Boy) mais accomplit une petite révolution, grâce à une écriture ardente, d'une poésie sans prétention, et à une douzaine de comédiens à la folie contagieuse.
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Ils se déchaînent comme des diables
Sur la scène, un mur encadre ce condensé loufoque de la société comme un entonnoir à réflexions, mais ses parpaings blancs vont voler en éclats pour laisser exploser une deuxième partie décoiffée. A l'image de cet ado qui veut « en finir avec la résignation, avec ce monde qui a tout avalé y compris sa propre contestation, avec ce sentiment confus d'un achèvement sans lendemain – fin des utopies, du politique, du sens, du féminisme, du plein emploi, de la modernité elle-même », la pièce éclate en un feu d'artifice de révoltes. Comme l'enfant qui ne veut pas de « cette école du désespoir », les comédiens se lâchent dans une joyeuse émeute. Au son « live » et exaltant d'un DJ perché sur son mirador, ils se déchaînent comme des diables, lancent des avions en papier dans le public, se prennent pour Jackson Pollock et font défiler les pancartes : « Soyons heureusement critiques », « Des jardins potagers au Parc Royal », « Embrassez-vous, là tout de suite », « Une journée sans voiture par semaine ». Une rébellion enivrante qui se termine par une scène d'une poésie absolue parce que d'une simplicité merveilleuse, les comédiens trempant leurs pieds en bord de scène sur une plage imaginaire. On a rarement été si content d'être éclaboussé !
Catherine Makereel, le 12/05/09
Le Théâtre Varia, Centre dramatique à Bruxelles est soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Loterie Nationale.