Convives est un petit bijou d’impertinence tout autant au service d’une réflexion sur le cœur improbable de l’homme que de la langue savoureuse d’Eugène Savitzkaya.
« L’écriture de cet auteur, dont les textes sont publiés aux Editions de Minuit, est remarquable. Inventive, elle surprend, déstabilise parfois, voire dérange. Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier, les trois acteurs de Convives donnent à entendre cette langue comme si elle était la plus naturelle qui soit. Ils mettent en lumière de manière saisissante son propos poétique, hardi, voire provoquant, extravagant aussi. Servant admirablement cette verve, le spectacle titille le plaisir, mais aussi l’intelligence, jusqu’à la faire sourire »
Le Populaire du Centre, 30/09/07
Jeudi 15 novembre 2007 dans Le Soir
Comme son titre l’indique, Convives d’Eugène Savitzkaya nous invite à un festin. Si Transquinquennal accueille le public avec petits biscuits et boissons chaudes, c’est surtout de nourritures philosophiques qu’il nous sustente puisque le collectif se dote, une fois de plus, de ce prestigieux passeport qu’est la plume de Savitzkaya. Après La femme et l’autiste, Aux prises avec la vie courante et Est, voici la nouvelle commande passée à l’auteur liégeois.Auréolés d’un abat-jour géant, Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier entament une causerie décontractée sur l’humanité. Du sexe en tire-bouchon des canards au sexe étoilé de la pomme reinette, il est surtout question de copulation dans ce colloque aux strates éparses, où le jardinage, l’écologie ou la violence des enfants déposent aussi leurs sédiments.Diaporama accéléré de notre condition humaine, Convives se déguste comme une riche et odorante bouillabaisse de mots. Fidèle à lui-même, Savitzkaya écrit comme on plonge le doigt dans la casserole de sauce au chocolat. Fouillant au corps du langage, qu’il soigne avec une rigueur de jardinière victorienne, l’auteur broute, lèche, mord les mots. Résultat : une langue fraîche, tellurique, à la limite du pornographique, à ne pas mettre entre toutes les oreilles.De manière cocasse, féroce et enjouée, Savitzkaya use d’humour et de joyeuses digressions. Ainsi, tandis que l’un propose une alternative à la crémation : « Confectionner des pâtés et toutes sortes de friands avec la chair des cadavres humains », l’autre s’étend sur son plaisir à mâchouiller ses peaux mortes, « celles de mes talons, comme ça, machinalement, pour amuser ma bouche, par désœuvrement ; ça n’a que peu de goût, un peu salé, mais c’est d’une consistance idéale, élastique et ferme à la fois ».Des fulgurances,et quelques creux aussiOn passe des théories sur ce qui a, un jour, dressé l’homme sur ses pattes arrière (question de sexe et de cerises apparemment) à la définition de la ploutocratie : un gouvernement où le pouvoir politique appartient aux classes riches, c’est-à-dire un gros étron coincé dans l’anus hémorroïdal d’un gros mangeur.Il y a des fulgurances, mais quelques creux aussi dans cette conférence mise en scène comme une conversation de comptoir entre ces trois Socrate en bras de chemise. Si le texte est goûteux, il manque des aspérités dans le jeu, un point de vue dans la mise en scène. Rien ne dépasse dans cette récitation à raie au milieu, qui ne refera pas le monde mais nous sert une plume toujours savoureuse.
Transquinquennal en trio pour "Convives", vive conversation signée Savitzkaya. La nature, l'humain, la société. Et une tasse de thé.
Créé en septembre au festival des Francophonies, à Limoges, le nouveau spectacle de Transquinquennal a rejoint sa "maison" du Varia, résidence du collectif. La grande salle, pour l'occasion, a réduit sa capacité à 80 places sur un gradin en hémicycle (récupéré de l'"OEdipe sur la route" de Frédéric Dussenne). Pour le reste, une longue table surplombée d'un panneau "servez-vous" propose thé, café, biscuits, clémentines. Quelques livres à consulter aussi. On se sert un thé au riz soufflé. On s'installe. Bernard Breuse, Miguel Decleire et Stéphane Olivier bien sûr sont déjà là, au naturel, devisant. La conversation, simplement, va se poursuivre. Comme après un repas on devise entre amis ou frères.
Un abat-jour géant surplombe le plateau nu : présence forte, fonctionnelle, encombrement minimum - le décor rêvé. Car il ne faut guère plus que la lumière aux acteurs pour accompagner les mots d'Eugène Savitzkaya. "Convives", à ce jour inédit, est une commande à l'auteur du collectif d'acteurs (et le quatrième texte signé de lui dont Transquinquennal fait un spectacle) : ils voulaient un peu de philosophie - qu'est-ce que la pensée ? à qui appartient ce droit ? comment se construit-elle ? -, et surtout une conversation. La voici.
Contradiction, digression
"J'ai planté des fèves aujourd'hui. Et toi ?" - "Moi, j'ai marché." - "Moi, couché dans mon hamac, j'ai regardé voler les petites particules de poussière." Ça commence en douceur, ça prendra des chemins insoupçonnés, comme toute discussion entre gens qui se connaissent, se comprennent, se contredisent, se cherchent, se charrient. Trois hommes, amis ou frères, complices en tout cas, ensemble, ça parle de quoi ? De l'humain qui un jour s'est dressé sur ses pattes arrière - mais pourquoi, comment ? De la nature si belle et généreuse et fragile. De la société si forte et sûre d'elle et... fragile. De sexe, de mort et de cannibalisme, de politique, des cupides et des envieux, de canards et d'ours. Attention : les clichés sont compris dans le tout. Parfois énormes. La provocation s'invite volontiers dans la ronde et rencontre la contradiction au gré des digressions.
Si Savitzkaya n'indique ni nombre ni rôles, Transquinquennal a réparti le texte en trois locuteurs. Ils s'en emparent avec une aisance délicieuse et habile, le malaxent, l'épousent, en font pensée et paroles, celles-ci vecteur de celle-là. Quant au théâtre - fiction, représentation, histoire -, le collectif le questionne dans les faits, comme à son habitude. Jusqu'à, pour finir, redonner toute sa place à la littérature. Et réussir à ravir le mariage des extrêmes, conversation et poésie.
Le Théâtre Varia, Centre dramatique à Bruxelles est soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Loterie Nationale.