Avec Molière, on a plutôt l’habitude d’alexandrins servis dans une articulation à faire pâlir un logopède et de comédiens endimanchés à la mode Louis XIV. Quelle n’est donc pas notre surprise en découvrant Babel ou le ballet des incompatibles, inspiré du Misanthrope, de tomber en pleine réception mondaine au milieu d’un groupe de bobos «arty» bientôt aspirés dans un ballet silencieux et obsessionnel aux sons des Troublemakers et de Fuckkk Offf.
Pour sûr, la mise en scène de Peggy Thomas (déjà remarquée pour son Bobby Fisher vit à Pasadena de Noren en 2007) s’éloigne de la trame de l’œuvre de Molière pour mieux revenir à l’interrogation qui en fait l’essence : l’homme est-il un animal social ou un loup solitaire ? On y devine le personnage d’Alceste, tourmenté par sa passion pour Célimène et sa haine de l’humanité tout entière, mais le ballet des courtisans, des conspirations et des rumeurs devient ici une danse des cœurs, un carnaval des relations humaines, une ronde des sentiments entre hypocrisie et vérités, compromission et séduction.
Cette tour de «Babel» avance à coups de petites surprises : du vernissage où plus personne ne s’entend sous les beats de la musique techno, on passe à un tango sensuel dans l’intimité d’une chambre pour soudain bifurquer vers un cocasse déjeuner sur l’herbe. Serviettes de plage sous le bras et lunettes de soleil sur le nez, les sept comédiens jonglent entre Michaux et Jurassik Park, se dévoilant furtivement derrière l’apparente futilité. La pièce achève alors de nous dérouter, revenant soudain au texte de Molière avec quelques tirades bien choisies. Sauf qu’au lieu de tomber dans l’emphase habituelle, les comédiens font respirer les alexandrins dans un style mêlant la grandiloquence et une moderne indolence. Le résultat est formidablement vivant !
C’est vrai, la pièce n’est pas exempte de petits défauts – premier acte trop long et mouvements de danse parfois maladroits – mais elle sait les faire oublier par sa hardiesse dramaturgique et un collectif de comédiens époustouflants, habiles à dénuder cette comédie qu’est la vie.
Catherine Makereel, le 14/11/09.
Peggy Thomas interroge les relations humaines par l’expression du corps.
Pour la pièce "Babel ou le Ballet des incompatibles", Peggy Thomas est revenue à l’essence même du "Misanthrope" de Molière, soit une interrogation sur l’homme et sa relation aux autres. Et pour s’approcher au plus près des accords et désaccords liant et séparant les hommes au gré des sentiments, elle a choisi le langage corporel s’exprimant en trois temps collectifs entrecoupés de solos ou duos sur un plateau vert et mobile - fruit de l’ingénieuse scénographie d’Emmanuelle Bischoff.
Le premier mouvement de la danse nous invite à un vernissage où les sept acteurs (...) incarnent le corps en représentation. Des bobos branchés glissant les mots "hype", "Nietzsche" et "Byron" dans la même phrase, un verre à la main tout en admirant une pseudo-œuvre d’art, à la femme qui s’ennuie en passant par le conjoint jaloux, le panel d’hommes et de femmes sociables ou solitaires se met en place avec un naturel confondant. Au fur et à mesure que la soirée avance, le son de la musique électro s’intensifie et les caractères s’exacerbent. Certains se regardent, osent s’aborder - compatibilité - ou s’ennuient et s’éloignent - incompatibilité - alors que d’autres crient leur solitude et ne parviennent à s’intégrer au sein d’un petit groupe. Le ballet des contacts et rejets forme un tableau d’une surprenante justesse, chaque acteur effectuant des mouvements en accord avec les sentiments et le ressenti de son personnage. Cette scène collective pourrait sembler étrange, pourtant elle est singulièrement familière. De la même justesse saisissante, un tango sensuel s’ensuit dans l’intimité d’une chambre.
Le deuxième mouvement de la danse consiste en un déjeuner sur l’herbe. L’un après l’autre, les trois femmes et les quatre hommes s’installent sur leurs serviettes de bain, tous vêtus de courts maillots verts et portant des lunettes de soleil. Il y a des couples, des amis, des solitaires, des mondains et des exclus, des frustrés et des heureux, des gens beaux et d’autres qui se sentent mal dans leur peau. Au travers d’une joute littéraire de Michaux à Simone de Beauvoir, l’hypocrisie comme la séduction surgit. Les acteurs et les observateurs se dessinent et l’on distingue comme dans le tableau précédent, un Alceste fou amoureux de sa Célimène mais haïssant l’humanité.
Dans le troisième mouvement de la danse, la parole prévau et en l’occurrence, les mots de Molière. Loin de tout figement, les acteurs se l’approprient en la rendant incroyablement moderne et vivante, donnant tout son sens à l’ensemble.
Vivant pourrait définir "Babel ou le Ballet des incompatibles" porté par de formidables comédiens et habilement orchestré par Peggy Thomas (remarquée pour "Bobby Fisher vit à Pasadena" de Noren en 2007). Et si le mouvement sublimant les tensions n’est pas toujours parfait malgré son intensité, il nourrit la volonté de toucher au plus près la condition humaine. Un spectacle étonnant plein de justesse et de sensibilité.
Camille Perotti, le 19/11/09
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