Préambule de saison 2026-2027

Pour cette saison 26-27, nous avons eu envie d’ouvrir un espace de résonance autour de la programmation. 

Nous sommes allé·es à la rencontre de quatre femmes dont les paroles s'ancrent dans leurs pratiques, leurs recherches, leurs engagements. Cinq regards ancrés dans le réel, en dialogue avec les récits qui guident notre saison.  

A travers ces voix singulières qui interrogent le monde, nous affirmons l’importance de raconter une réalité complexe de manière plurielle.  

Laissez-vous traverser par ces billets d’humeur, vifs et situés, signés Rachel Brahy, docteure en sciences politiques et sociales, Laure de Hesselle, journaliste au Magazine Imagine, Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des Services Sociaux, et Nathalie Zaccaï-Reyners, maître de recherche du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS).  

 

 

Rachel Brahy

 

Entre cri et pudeur, cette saison enquête donc sur l’authenticité délicate. Pour prendre soin de nos désirs, parfois sauvages et invisibles, pour donner formes et éclats à nos incroyables histoires, d’humain·es et délivrer les fictions de demain. Celles encore à inventer, celles qui nous permettront peut-être d’exprimer de nouvelles utopies, de nouveaux destins et d’infléchir la course délétère d’un monde qui ne correspond plus aux êtres que nous sommes intrinsèquement. 

 

Une délicate authenticité ? 

 

D’après moi, cette attitude souhaitable peut se définir comme la vertu par laquelle un·e individu·e exprime avec sincérité et engagement – mais aussi subtilement, délicatement - ce qu’i·el est profondément. 

 

Elle varie sensiblement en fonction des contextes où elle est mise à l’épreuve. 

 

Elle peut toutefois et en permanence être cultivée. 

 

Le théâtre est un bon lieu : il offre un bel espace pour s’exercer 

 

Pour en tester intérieurement la solidité. 

Pour en explorer les contours. 

Pour en déplacer les héritages. 

Êtres vivant·es, libres et relié·es. 

Chaires profondes et lucides, fanions d’un collectif à construire. 

Cette modeste contribution participe du geste de sauvegarde de ces manières d’être au monde. 

 

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La force. 

C’est la force de l’éphémère qui permet le cri : le cri clair, qui perce la glace et transperce les cieux. 

 

La douceur. 

C’est la douceur qui permet la nouaison : l’éclosion par une tendresse nécessaire et assumée, l’acceptation à être et devenir qui l’on est, vulnérable, renonçant à la performance. 

 

Le silence. 

C’est le silence qui compose et clôture le mystère infini des existences, qui ouvre la vague pour permettre la nuance, pour écumer la rage et l’égo.  

 

La joie. 

C’est la joie qui saisit les corps et les cœurs, qui éveille les yeux, dessine de nouveaux soleils, donne la confiance et l’énergie pour sortir de l’ombre et de la prédation, lorsque ces monstres s’abattent sur nous. 

 

Le changement. 

C’est le changement, l’impermanence, la mutance, l’instable qui dénoue les clichés, dérive le normal, défait l’emprise. Changer sans cesser de changer, troquer son être pour un autre, chanter d’une voix inconnue : chagter * ! 

 

L’abandon. 

Face à l’horreur, c’est l’abandon qui jugule la peur ; il est le recul, le vide éclairant l’absurde. Le souffle lâché, avant le prochain pas. 

 

La présence. 

La présence, c’est l’assiduité consciente à soi, au monde et aux entités qui le peuplent. C’est l’assurance d’être à l’écoute : disponible dans la détermination à résonner. 

 

*Chagter est un néologisme forgé, pour l’occasion, par le mélange des verbes « changer » et « chanter », avec une déformation – retirant le N - réalisée en vue de produire une sonorisation proche de « chatter, tchatter ». 

 

 

Laure de Hesselle 

 

Là, dehors, notre sentiment d’impuissance semble croître sans fin. La force paraît s’imposer, à coups de drones et de coupes budgétaires, de pétrole et de biodiversité partie en fumée. 

 

Dehors la peur rôde, fait voter pour les bottes et oublier notre humanité. 

 

Nous avons tous·tes en commun la vulnérabilité - nous, le vivant tout entier : animal, végétal, champignons, bactéries… nous sommes sensibles, menacé·es. Et lié·es. 

 

Cette fragilité peut être un point de départ. Une fragilité à revendiquer ? 

 

Nous voulons être des attentionné·es ! 

 

Refuser de nous habituer à l’inacceptable. 

Refuser de propager l’extinction et l’indifférence. 

Résister. 

Construire un monde à partir de là. 

 

Dans la salle de théâtre, on peut expérimenter, transcender, jouer, nous déguiser, nous moquer des plus forts, de cell·eux qui courent après l’or en faisant monter les degrés. 

 

Laisser déferler nos colères. Laisser les larmes couler de rire ou de chagrin. 

 

Et puis depuis ces émotions-là, nouer des liens, faire alliance, nous serrer les coudes et dans les bras pour imaginer. 

 

Remettre en ordre les priorités : prendre soin des oiseaux, des vers de terre, réclamer et rendre justice, retrouver la joie si elle était perdue, résister à la peur et décréter la solidarité. 

 

Activer la puissance de nos attachements, de nos interdépendances. 

 

Les nouveaux imaginaires qu’il nous faudrait construire, ceux d’un monde radicalement différent de celui, capitaliste, prédateur, biocide, colonialiste, patriarcal dans lequel nous vivons actuellement, ils existent déjà. 

 

Sur scène et ailleurs, on construit des cabanes, on fait sauter le béton, on vit la sobriété heureuse. La dystopie n’est pas obligée. Il est temps de faire sécession, de ne plus nous laisser fasciner par les riches et les forts. Leur brutalité cherche à nous donner le sentiment d’être impuissant·es. Nous ne le sommes pas. Coupons les moteurs, écoutons-nous, entendons-nous.  Les graines vont germer. 

 

 

 

Nathalie Zaccaï-Reyners 

 

 

Une forme de sociabilité essentielle et singulière  

 

Où donc entrer pour un temps en compagnie d’inconnu·es dans des univers réellement à portée de main ? Où donc explorer l’action en train de se faire sans avoir à y participer, sans devoir se positionner d'emblée ? Où donc vibrer en coprésence au plus profond de nos fors intérieurs sans pour autant être exposé·es ? 

 

Décidément les arts vivants proposent une forme de sociabilité à nulle autre pareille. 

 

Se rendre dans un espace dédié afin d’assister à des performances, c’est prendre librement place au sein d’une assemblée et ce sans autre finalité que d’accorder son attention pleine et entière à ce qui va se dérouler sur scène.  

 

Se laisser entièrement immerger pour ce temps donné dans cette activité de réception, c’est se donner l’occasion d’explorer des sensations, de raviver la curiosité, d’aiguiser ses perceptions, de questionner la richesse des possibles, d’interroger ce à quoi nous tenons… et tout cela en coprésence, dans le partage d’un présent commun.  

 

En ce sens, les arts vivants sont une forme inestimable de laboratoire ludique et public aux enjeux très sérieux, susceptible de laisser de saillantes traces expérientielles. Dans son principe, ce dispositif millénaire est sans doute l’un des plus précieux pour la vitalité des mondes sociaux.  

 

Céline Nieuwenhuys 

 

Il existe des lieux où on ne dit jamais que l’avenir est inéluctable. 

 

Des lieux où les perspectives s’ouvrent de manière inattendue, où nos barrières habituelles se brisent joyeusement. Nous y sommes traversé·es par des secousses. Pas celles qui rétrécissent les chemins ou dressent des murs, des secousses qui dévoilent de nouveaux paysages, où notre souffle retrouve de l’espace, où notre cœur semble à nouveau bercé, où quelque chose dans le ventre enfin s’apaise.

  

Des lieux où se rassemblent cell·eux qui crient ou murmurent que le monde est tordu. Nous ne sommes donc pas fou·lles. 

 

Il existe des lieux où l’on joue à inventer des mondes comme les enfants qui courent — une course folle, celle de tous les possibles. Une course vers l’imaginaire, une manière de desserrer nos poitrines, de relâcher la colère, cette colère que nous devons parfois contenir pour rester disponibles aux autres. 

 

À force d’éponger les dégâts du monde, l’eau s’installe sur le rebord de nos yeux. Ici, nous trouvons l’espace pour pleurer ensemble cette indignation. Un endroit où la fiction n’est pas une évasion mais une confrontation. Un réel qui se dresse face à nous. Une lucidité qui respire enfin.    

 

Le Varia est de ces lieux rares où la parole et les silences se déroulent sans interruption. Comme les récits de vie en lutte que nous cueillons avec soin chaque jour. 

 

Un lieu où l’on défriche l’impossible avec sérieux. Où l’on façonne d’autres réalités avec la conviction que rêver est déjà une forme de résistance.  

 

Dans un monde où les crises – sociale, environnementale, démocratique – s’enchaînent et s’entremêlent, ces îlots de répit collectif sont précieux. Un temps d’arrêt au cœur de notre urgence, celle de sauver ce qui peut l’être encore. Il fait noir, le corps s’apaise et notre force combative devient douceur.  

 

Dans un monde où tout se quantifie, s’évalue et se norme dans des cases, les arts vivants incitent à penser le monde à partir de ce qui déborde. La périphérie devient le centre. Les doutes ne se cachent plus. Nous dansons sur nos brèches. Les règles du jeu remettent le monde à l’endroit : main dans la main on tente, on tâtonne, on se plante aussi. Mais nous repartons toujours avec un précieux petit fil à tirer pour continuer la route.  

 

Je n’ai pas toutes les réponses — personne ne les a. 
Je souhaite seulement que nous trouvions le courage de nous étonner de ce qui est et de rester lucides face aux fragilités du monde. 
Que cette lucidité nous mette en mouvement.  

 

Que la fiction nous aide à formuler l’informulable et regénère notre désir de prendre soin du monde. 

 

Que la poésie éveille notre désir de poursuivre, de tenir malgré tout, de nous transformer sans nous renier, de rêver précisément quand le monde tente de nous en dissuader.  

 

Rester fidèles aux cœurs battants et à la beauté fragile des liens. Reconnaître l’immensité qui se loge en chacun·e pour réapprendre à vivre avec l’altérité. Pour avoir, ensemble, le courage de remettre le monde à l’endroit quand on ne cesse de nous la faire à l’envers.  

 

Ils se font si rare ces îlots collectifs, doux et joyeux qui régénèrent nos émotions avec sincérité et lucidité. Ici on soigne nos liens au monde pour nous aider à résister encore.  

Actus